Leonard de Vinci (1452-1519) était-il un ingénieur ?

Conférence le 4 mars 2014 par Stéphanie Bernardin, conférencière en histoire de l’art

Jusqu’en 1826, Léonard de Vinci est uniquement connu comme un peintre génial, auteur de la Joconde et de la Cène. Il est l’incarnation de l’Artiste. Ses travaux scientifiques et d’ingénierie sont totalement ignorés. La publication de ses carnets, entre 1826 et 1965, met au jour quelques milliers de pages dont le déchiffrage (difficile) révèle le géologue, l’acousticien, le mathématicien, le spécialiste en balistique, en anatomie et bien-sûr, l’inventeur prophétique.

autoportrait, 1515

Le grand public s’empare alors de cette figure digne d’un roman de Jules Verne, capable d imaginer la voiture, l’hélicoptère ou la bicyclette bien des siècles avant leur conception. Bref, un ovni ignoré de son siècle, fatalement incompris car trop en avance sur son temps. Ajoutons la récupération opportune de la dictature mussolinienne dans les années trente, qui achève de couvrir la figure de Leonard d’une aura si légendaire que l’homme en devient caricatural. Le rôle du chercheur consiste depuis quelques années à replacer le personnage dans son époque sans diminuer son caractère hors-norme et génial.

La pensée foisonnante de Vinci étant par définition rétive à toute synthèse, concevons ces quelques lignes comme une mise en bouche…

L’autoportrait de 1512 est un dessin à la sanguine, précieusement conservé dans les réserves de la bibliothèque de Turin. Toute tentative de reproduction est délicate tant le dessin est subtil. Contrairement à la légende, et à d’autres personnalités tel Michel Ange, le génie de Léonard s’affirme tardivement. Avec sa barbe fleuve, Léonard incarne l’homme âgé et sage. Visiblement, il s’identifie au philosophe Platon. Paradoxalement, il revendique son inculture, se déclarant « sans lettres » et qualifiant ses détracteurs de « stupide engeance » seulement capable de recopier les anciens, tandis que lui « invente ». Fier d’être différent, l’artiste travaille son look  avec des vêtements colorés en rose et une longue barbe portée, à l’époque, uniquement par … les prophètes !

Fils aîné mais illégitime d’un notaire ambitieux, Leonard erre, enfant, dans la campagne toscane en compagnie d’un grand-père un peu marginal. Sa première école est celle de la nature, il ne l’oubliera pas. Son père ne le destine pas à prendre sa suite ; il n’investit pas dans son éducation et le place très jeune dans l’atelier florentin d’Andrea Verrocchio. Vinci ne sait pas le latin – et ne le saura jamais. Outre le dessin, l’apprenti apprend les aspects techniques de la fabrication d’une sculpture ou d’une pièce d’orfèvrerie. Entre 1469 et 1471, l’atelier doit construire une énorme sphère de cuivre au sommet de la coupole Santa Maria Del Fiore. Il faut inventer des appareils de levage pour cela. Léonard comprend qu’une renommée se joue en relevant ce genre de défi. La science des contrepoids et des vis sans fin provient des chantiers de cathédrales. Leonard établit une synthèse grâce à son excellent dessin – digne d’un designer moderne – et à ses projections. Il veut simplifier la vie des hommes par l’usage mécanisé des outils. Ce sont des machines à excavation, des machines à tailler des limes et … un char automoteur par exemple. Ce dernier, doté d’accouplements de mécanismes complexes, longtemps considéré comme l’ancêtre de l’automobile fait sans doute référence à une machine de théâtre. Tout le problème de ces engins est la propulsion, pour laquelle Léonard n’a que la poussée de ressorts à lames et à boudins.

Le monde est mu par un mouvement unique pense l’artiste. Que ce soit le système sanguin ou l’érosion du paysage, en passant par le principe des engrenages, le mouvement est la respiration du monde. Si l’artiste embrasse tous les domaines de recherche, c’est pour trouver ce qui unie le microcosme et le macrocosme. Cette certitude propre à son époque s’incarne différemment chez lui par l’usage systématique de l’expérience. De l’observation d’une touffe d’herbe, il extrapole la dynamique d’une chevelure ; D’un tourbillon d’eau, il anticipe le déluge voire la création du monde. Sa folle ambition pour comprendre les rythmes de la Terre ne peut échapper à la science de la guerre. La position de Léonard est paradoxale car, tout en la détestant, il invente des machines à tuer féroces. On est loin d’un Léonard new age végétarien, délicat et rêveur ! Il envisage de détruire des citadelles par des mortiers, des chars couverts, des bombardes « qui lancent de la pierraille quasiment comme la tempête ». Il imagine la propulsion de boulets par de la vapeur créée en versant de l’eau sur un canon chauffé.

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