Interview

Journal de l’Amicale, L’Oréal, Juillet 2016 par Xavier Filou,
Président de l’Amicale (publication Groupe L’Oréal)

Qui êtes vous ?vos origines? Qu’est ce qui vous a amené â Paris?

Je suis conférencière depuis 2002, soit 14 ans de vie professionnelle. Je viens d’un petit village des Vosges, mais je précise tout de suite que je ne sais pas skier… J’ai grandi dans une famille soudée, un peu clanique, où l’honnêteté et la franchise sont congénitales ; le reste étant une perte de temps. Mon enfance tournait autour de l’idée que « le bonheur est dans le pré » et que la vie n’était pas une partie de plaisir. Le monde se regardait à travers la télévision. C’est pourquoi je n’en ai jamais eu chez moi.

En arrivant à Paris, j’ai été choquée par l’énorme fracture existant entre mon village et la Capitale où les parents envisagent Sciences-Po pour leur progéniture dès la maternelle. Paris, c’est un rêve de gamine, une ville difficile où tout est possible ; en arrivant à l’âge de 18 ans, j’ai eu l’impression d’avoir franchi un siècle. Il a surtout fallu gommer mon accent vosgien (mais ça s’entend encore)!

Le passé est une chance. Je n’oublie jamais d’où je viens et pourquoi je fais ce métier. Je suis dominée par un appétit insatiable de culture qui provient d’un manque, un véritable puits sans fond !

Comment vous est venue cette vocation de conférencière?

D’abord, j’ai toujours eu un don pour parler. Prendre la parole en public n’a jamais été un problème ! A l’internat, je reprenais les cours d’histoire-géo, et même les filles les moins « scolaires » étaient attentives. A l’époque, je me laissais vivre. Mon professeur de philosophie a joliment inscrit sur mon bulletin « au royaume des aveugles, la reine est borgne »… Ma sœur a trouvé une annonce pour un examen d’entrée à l’Ecole du Louvre. Mon professeur m’a fait travailler. Je leur dois d’avoir atterri à l’Ecole du Louvre.

Récemment ma meilleure amie m’a fait remarquer que j’ai toujours voulu être conférencière. Je suppose que cela s’appelle de la vocation. C’est aussi de l’obstination.

A chaque prise de parole, j’ai le sentiment de transmettre quelque chose de positif et même de changer le monde. C’est naïf et prétentieux mais sans cela, on est inaudible.

On sait communiquer si on aime les gens. Face à un interlocuteur, je surveille ses structures de phrases, son vocabulaire… Je crois que cela me permet d’entrer en contact plus facilement. Evidemment à l’échelle d’un groupe, c’est différent. Mais il faut avoir des capteurs similaires pour ajuster ses paroles, son ton, le sens de ses phrases. Et parfois, cela ne marche pas. Mais quand le feeling s’installe, c’est super. A chaque conférence réussie, j’ai l’impression que le monde m’appartient !

Comment devient-on historienne d art?
En France, on est classé toute sa vie en fonction de ses diplômes ou de sa réussite à un concours. L’histoire de l’art est un art de vivre, un art de penser et de voir. Je l’ai vécu en Allemagne où le système est différent. Je me sens pleinement historienne d’art et pas seulement à cause de ma formation. On grandit dans l’art, devant les tableaux et les peintures. On y associe au fur et à mesure sa vie, son bonheur quotidien. Les artistes sont pour moi des Elus. C’est un sacerdoce que d’exprimer ce qu’on a en soi ou de faire de soi-même une création. Je me sens un réceptacle de vies, de pensées, de sentiments, bref d’émotions.

Exprimer tout cela en public avec le plus de justesse possible nécessite une certaine prise de risque. Et le plus beau, c’est lorsqu’on sent les personnes vous suivre dans ce voyage !

D’un point de vue purement économique, je suis une aberration : je prépare minutieusement, j’achète plein de livres, je rumine mes sujets longtemps…. Mais c’est obligatoire : il faut se laisser envahir et cela prend du temps !

Pourquoi choisissez-vous de présenter les expositions temporaires essentiellement ?

Je me cale sur l’actualité et à Paris nous avons la chance d’avoir une superbe programmation. Evidemment j’aimerais aussi aller plus en province ou à l’étranger mais cela serait vraiment trop difficile techniquement et financièrement.

Une exposition temporaire, c’est une nouvelle histoire, une rencontre. Le jour où je vais découvrir l’exposition, ma première entrée dans les salles, c’est très particulier. J’ai l’impression d’entrer dans un cocon. Et puis, c’est l’occasion d’ouvrir un nouveau livre, qui sent le neuf… et que je vais m’empresser de gribouiller !

Quels sont vos projets?
 
Monter des conférences musicales avec un pianiste, faire des petites conférences « spectacles », réciter Verlaine et Rimbaud sans me tromper sur l’estrade. Oser écrire à une radio pour proposer une chronique de 2 min qui passerait à minuit !
 
Apporter du bonheur aux personnes qui m’écoutent et continuer de leur apprendre quelque chose, ce n’est déjà pas si mal.
Pour survivre et réussir à faire ce que je viens d’énoncer, je dois me former, me connecter, bref, être plus dans le monde contemporain, ce qui n’est pas ma spécialité.
 
Avez-vous des artistes préférés?
 
C’est une question difficile. Je pourrais dire Picasso mais au fond, je crois surtout qu’il m’impressionne. Je pourrais dire aussi ceux qui m’échappent ou que je viens d’étudier, comme Paul Klee, mais ce ne serait pas une réponse sincère. Pour répondre, il faut que je creuse un peu plus profond… Rembrandt ! C’est humaniste et magique à la fois !
 
Quelles expositions vous ont le plus marquées?
 
En 2002, ma première exposition en tant que conférencière a été Matisse-Picasso. Une rencontre pareille pour un début, cela ne s’oublie pas.
 
Plus tard, il y a eu cette étonnante exposition sur la peine de mort au musée d’Orsay : Crime et Châtiment. A cette époque, je voulais absolument donner des conférences dans les prisons. J’y suis allée pendant une saison, une expérience dérangeante et forte. On devrait pouvoir visiter les prisons en tant que citoyen.
 
Pourquoi aimez-vous l’Allemagne?
 
Quand on a grandi dans l’Est de la France… l’Allemagne est une obsession, guère positive. Les histoires de prisonnier de guerre des grands-pères, le sabre de cavalerie de l’arrière-arrière grand-père, un village martyr à droite, une tranchée à gauche… La moindre des choses était que je sois fascinée par l’Allemagne.
 
J’aime l’Allemagne parce qu’il faut aimer pour comprendre. Et il faut comprendre l’Allemagne. Nous sommes voisins et à moitié frères et pourtant les Français cultivent depuis des siècles une indifférence, une inculture absurde vis-à-vis de l’Allemagne. C’est économiquement étonnant, politiquement suicidaire.
 
L’histoire de France n’a aucun sens sans l’histoire de l’Europe. Ce qui est dingue, c’est que l’inculture soit une norme, comme si le fait de connaître l’autre était un luxe. Quand je commence à dire que les Allemands sont des romantiques, on me regarde comme si j’avais la berlue.
 
Je me sens profondément française en Allemagne. Nos deux pays pourraient se compléter merveilleusement.
 
J’avais onze ans à la chute du mur. Quand je demandais à mes parents « c’est quoi la différence entre la RFA et la RDA », la réponse était « en RDA, ils regardent les blés pousser et sont payés à rien faire ». Mon mari est un Allemand de l’est. 100%, pur jus. Et c’est un trésor.
 
Quelles sont les villes qui vous ont le plus marquée?
 
En Allemagne, j’ai l’impression de changer de pays à chaque fois que je change de Land. Autre dialecte, autre histoire, autre héros historiques. Hambourg si indépendante et anglaise, Cologne plus francophile, Bamberg, sa bière et son cavalier … Berlin a été la ville de ma décennie de vingt à trente ans. J’y passais cent jours par an. Aujourd’hui je la trouve un peu plus bourgeoise et conformiste.
 
Dresde est la patrie de mon mari. C’est très particulier pour un Français (je ne parle pas en tant que touriste mais pour un résidant). Pour moi c’est toujours un bout du monde et un centre du monde à la fois. Pendant dix ans, j’ai sillonné l’Allemagne avec des groupes culturels. C’était merveilleux. Je connais mieux l’Allemagne et son histoire que mon mari !