Giacometti, entre tradition et avant-garde au musée Maillol

Giacometti, entre tradition et avant-garde au musée Maillol

Rien n’arrêtera l’Homme qui marche

Alberto Giacometti (1901-1966) n’avait pas vraiment le choix, il devait devenir artiste. Son père, Giovanni (mort en 1933) était un peintre postimpressionniste suisse reconnu et son parrain Cunot Amiet a travaillé aux côtés de Gauguin.

« Ne me laisser influencer par rien » note Giacometti dans ses carnets. Est-ce le contraire que démontrer l’exposition ? Non pas vraiment mais la démarche d’un peinture dont le monde intérieur est suffisamment solide pour regarder les autres.

Alberto s’est dégagé des empêchements familiaux (qu’il n’y a pas eu d’ailleurs), et fait sa révolution artistique sans violence. Sa mère, Annette, l’encouragera fermement à gagner sa vie pour être totalement libre. La leçon sera entendue. Son tempérament et sa volonté lui permettront de s’imposer auprès des artistes parisiens mais aussi de converser avec les grandes figures de la littérature. D’autres auraient été broyés par les machines intellectuelles qu’étaient Sartre et Beauvoir. Rien n’arrêtera l’Homme qui marche dans ses recherches. Sauf la mort évidemment. Elle le surprend en 1966, il a 65 ans.

Dans ses lettres échangées avec son père, à partir du moment où il arrive à Paris (1922), on découvre l’importance que Bourdelle a eu pour lui. Ce dernier était moins classique que sa sculpture ne le laisse supposer. Dans les réponses paternelles, on note la douceur et la bienveillance de ce dernier à l’égard de son rejeton, qu’il prend visiblement au sérieux.

Enfant Alberto dessine tout le temps. Son père lui achète un jour de la plasticine et il réalise en 1914 un petit buste de son frère Diego d’après nature. Cette sculpture sera la première d’une longue série qui va s’achever en 1965. Jeune adulte, il est entendu par ses parents quand il demande à quitter l’école. Où lorsqu’il décrète que l’Académie de Genève n’a rien à lui apprendre, surtout quand il s’obstine à ne dessiner qu’un pied quand on lui demande une figure entière. Les professeurs notent que le jeune homme a des idées très arrêtées et qu’il ne risque pas de se perdre.

Pourtant, il s’est perdu, volontairement, c’est bien du moins l’impression qu’il va cultiver dans le culte à sa personne que rendent les photographes de son temps. Dès 1940, la grisaille recouvre ses cheveux, son corps maigre se mèle à celui ravagé de ses sculptures. Quand il était enfant, sa mère lui disait qu’il avait le goût de l’ombre.

Dans les années d’après-guerre : peindre et sculpter des visages devient un besoin quasi unique. Il se déclare « halluciné » par le visage des gens. Des gens aimés je dirais. L’obsession du néant, du doute et de la mort, l’obligent à creuser le visage des vivants comme pour cerner la mort qui les guette.

Pendant, qu’il fréquente l’atelier de Bourdelle, Giacometti vit sa première phase artistique, les années cubistes (4 ans). Ses deux plaques exposées chez Jeanne Bucher sont vantées par Cocteau et achetées par les Noailles. Sa nouvelle famille artistique devient alors les Surréalistes entre 1929 et 1935. Alors, ce ne sont plus des sculptures qu’il crée mais des objets – sans socles souvent –à fonctionnement symbolique. Dans les interviews, il s’étonne de trouver ces objets dans sa tête sans être capable d’en définir le sens.

Le portrait et le travail d’après nature reviennent en 1935, ce qui sera l’occasion d’une rupture avec Breton. Le divorce sera orchestré par le pape du Surréalisme dans une mise en scène dont il a le secret. On reproche aussi à Giacometti de réaliser des objets décoratifs pour Frank. Ses modèles sont alors Isabel et Diego. Au lieu d’un portrait reconnaissable, il obtient à force de répétition les mêmes visages tout en tension, comme épuisé par le regard du sculpteur. Ce retour au portrait se fait dans la violence. Il accouche au forceps de ses visions. Il perd ses amis Surréalistes mais aussi ses collectionneurs. La difficulté qu’il ressent se manifeste par la taille très petite de ses sculptures.

Ses petites têtes sont parfois empalées sur des tiges comme les têtes réduites d’Amérique du sud dans un cabinet de curiosité. Cela plait aux auteurs existentialistes : ce lien ténu entre le rôle de la mémoire et celui de la vision d’après nature correspond à leurs questions philosophiques. « L’art de Giacometti révèle la blessure secrète de tout être et même toute chose, afin qu’elle les illumine » Jean Genet.

1948, Giacometti expose pour la première fois depuis 1934. C’est grâce à Pierre Matisse qui dévoile l’homme qui marche. Son œuvre prend une tournure philosophique d’autant qu’il publie deux textes à valeur rétrospectifs et biographiques. Preuve qu’il a lui-même conscience que son œuvre vit un tournant et qu’il assume la lecture philosophique de son travail. Il n’est pas interdit de faire un lien avec la crise matérielle et morale qui secoue le monde dans cette période. En 1950, il est présenté dans les grandes expositions d’art contemporain et sa reconnaissance est internationale. Ces corps nus s’avancent sans autre but que de tenter de soulever leurs pieds trop lourds et présentent une vision générique de l’humanité. Jean Genet pense « découvrir ce qui restera à l’homme quand les faux-semblants seront enlevés ». Creuser les corps jusqu’à l’os pour trouver l’expression. L’art égyptien ne cesse de fasciner Giacometti : Qu’est qu’une statue pharaonique ? Une statue qui marche et qui ne marche pas. Alors que les autres se tournent vers l’Afrique ou l’Océanie, il est plutôt versé vers l’Antiquité archaïque.

Enfin l’exposition rappelle le rôle des matériaux de la sculpture : le plâtre qui s’effrite et les bronzes noirs où jouent la lumière. Giacometti est un sculpteur de formes et pour cela il a besoin des matériaux, il les combine, il les rend hétérogènes. Son sentiment d’échec est le moteur de sa création, l’idée que les choses lui échappent. Les socles deviennent de plus en plus larges et les corps minces.

De fin 1926 à sa mort, Giacometti va vivre et travailler rue Hippolyte Maindron dans une cour tout en longueur qui dessert 6 ateliers. En 1929, arrive Diego qui s’installe dans un atelier en face de celui de son frère qu’il assiste et ainsi de suite. Il vivra là dans le froid et avec un toit qui laisse passer la pluie et parfois la neige. Même après le succès confirmé, il va refuser de quitter cet endroit. C’est le lieu de pose de ses modèles : Eli Lotar le photographe et le professeur Isaku Yanaihara. Ce dernier a écrit un livre sur ses séances de pause, il faut dire qu’il a été un des modèles les plus endurants et les plus concentrés ! A 1h du matin, l’artiste se rend à la Coupole et reprend le travail jusqu’à l’aurore.

Giacometti n’est pas collectionneur. En revanche, il possède une bibliothèque. Celle témoigne de son intérêt civilisations antiques et extra-européennes, notamment l’art égyptien qui aura une influence déterminante. Il ne collectionne pas d’art, mais il continuera toute sa vie à acquérir régulièrement des catalogues d’exposition, des ouvrages monographiques et des essais sur l’art, sur lesquels il copie souvent directement les images. Au cours de sa vie, il constituera une bibliothèque d’environ 1500 ouvrages, dont près de 1200 sont conservés par la Fondation Giacometti.

 

Visites guidées proposées

Lieu : Musée Maillol

Date : Samedi 6 octobre
Rdv 13:30

Date : Samedi 13 octobre
Rdv 12:30

Date : Vendredi 9 novembre
Rdv 10:00

 

 

 

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