Degas anniversaire

Degas anniversaire

Le 27 septembre 1917 décès de Edgar Degas (né 18juillet 1934)

A cette occasion, on vous livre une biographie rédigée avec amour pour vous !

Un soir de ballet à l’opéra Garnier au XXIe siècle, étourdi par l’or et le marbre coloré du grand escalier, on songe aux peintures d’Edgar Degas. Ses danseuses répétaient alors dans les salons lambrissés et dansaient sous les éclairages au gaz. Le XIXe siècle nous est familier et lointain à la fois. Il a inventé le progrès scientifique, la misère urbaine et le socialisme mais aussi l’Impressionnisme qui fait la fortune de nos musées. Rivé derrière nos écrans, on capte confusément les vestiges d’une époque sortie d’un roman d’Emile Zola…

Edgar Degas (1834 – 1917) n’aime pas les femmes, paraît-il. Il se méfie de la peinture de plein-air et n’a aucune amitié pour Claude Monet. Les parfums et les fleurs sont interdits à sa table. Il apprécie la peinture ancienne, est abonné à l’opéra, et ne fréquente que les familles « bien »… Avec son habit noir et sa moue dédaigneuse, il n’a pas vraiment l’allure d’un révolutionnaire (fig.1).

Ayant obtenu son baccalauréat au lycée Louis-Le-Grand, Degas est considéré comme un lettré à l’égal d’Edouard Manet (1832-1883). Soutenu par la banque familiale et encouragé par son père, un ami de collectionneurs, il réussit même le concours d’entrée à l’Ecole des Beaux-Arts. Son grand-père est un modèle de réussite : Après avoir fui la guillotine pendant de la Révolution française, il a fait fortune à Naples.

L’artiste est donc issu d’une famille royaliste devenue banquière, la quintessence du chic sous le Second Empire. Il a 21 ans en 1855 et tout lui sourit.

Cependant, ce beau discours camoufle une réalité moins lumineuse. Le XIXe siècle a aussi inventé les décors en carton-pâte. La vie de Degas se dessine en trompe-l’œil …

La réalité nue. La famille De Gas s’est improvisée une particule mais son passé sent la roture. Le grand-père du peintre est un profiteur de guerre et non un royaliste persécuté. Sa banque, basée à Naples, est florissante mais l’antenne parisienne est menée sans énergie par le père d’Edgar, un homme peu fiable. La ruine arrive en 1875 après des décennies d’opulence fictive. Heureusement, Edgar Degas peut alors vivre de son art mais doit prendre les dettes de son frère à sa charge. Les années au pensionnat sont tristes et rébarbatives. Les études sont certes prestigieuses mais se concentrent surtout sur le grec au détriment du français. L’apprentissage favorise le par-cœur au détriment de la réflexion et l’analyse. Ainsi, sur de nombreux sujets, Degas aura des « idées de bonne femme ». Quant aux frustrations cultivées dans ces pensionnats bourgeois, elles font la fortune des maisons de tolérance mais ne facilite pas le bonheur conjugal… Bien que souffrant de la solitude, l’artiste désespère toute sa vie de ne pouvoir « s’établir ». Ses amis s’amusent ou s’affligent de le voir, jusqu’à un âge avancé, courtiser des jeunes femmes, sans jamais concrétiser d’union.

La leçon du maître. A l’inverse de Renoir ou Cézanne, Edgar Degas a accès à l’actualité artistique par le biais de ses amis parisiens. Ainsi, il rencontre le grand peintre de l’art français, Jean-Dominique Ingres (1780-1867), celui que la révolution impressionniste va honnir. Quand le jeune homme confesse son souhait d’être peintre, Ingres lui conseille de « faire des lignes ». Même à la fin de sa vie, alors que sa vue baisse, Degas n’oubliera pas la leçon.

Dans sa jeunesse, il a longuement admiré un dos. Un dos magnifique, lisse jusqu’à l’irréel, d’une baigneuse peinte par Ingres et que possède Monsieur Valpinçon. Degas est fasciné. Comment ne pas songer à tous les dos qui fleurissent dans son œuvre  ? La baigneuse est devenue une ouvrière et l’orient s’est envolé. Cette différence s’appelle le Réalisme.

Ingres est un monsieur simple, jouant du violon le soir au coin du feu mais il enseigne à Degas l’art du voyeurisme. En effet, son Bain turc enferme dans un tondo une armée confuse de femmes nues alanguies. Cette boîte d’asticots, dira ironiquement Paul Claudel, évoque un conte oriental que Degas va déplacer dans la maison close parisienne où la chaire se monnaie. Cette fois, dans l’air vicié d’un salon surchargé, le Bourgeois hésite entre satisfaire son désir et craindre la maladie … Inquiet pour sa santé et peu enclin « à faire la noce », Edgar Degas est plutôt voyeur qu’acteur…

La guerre des sexes. Visiteur assidu du musée du Louvre, doué d’une sensibilité authentique, il comprend le génie des Anciens et la faiblesse des Modernes. Les peintres académiques l’ennuient. Après six mois à l’Ecole des Beaux-Arts, il renonce au prix de Rome et au cursus honorum. Cependant, l’étudiant appliqué apprend l’anatomie et ses dessins de jeunesse ont copié la statuaire antique. Après un voyage en Italie, il se lance dans la peinture d’histoire et crée une série de tableaux qui met mal à l’aise l’amateur. Petites Filles spartiates excitant les garçons au combat renoncent à la reconstitution archéologique au profit d’une atmosphère de rêve. L’histoire antique est prétexte à d’étranges nudités. L’opposition entre les sexes et la violence sont plus explicites dans le second tableau, la Scène de guerre au Moyen-âge. Entre effroi et incompréhension, on découvre des femmes nues, assassinées ou violées par des chevaliers peu chevaleresques ! Degas hésite à exposer ce tableau mais le conserve dans son atelier. Les nombreuses études exécutées au crayon seront utilisées pour ses futures baigneuses.

Le déterminisme social. Certes, la dénonciation sociale n’est pas le registre de ce misogyne conservateur. Monet ne se révolte pas non plus contre la pollution générée par l’industrie quand il peint Impression soleil levant !

Degas, tel Zola ou Maupassant, conçoit la prostitution comme un sujet moderne. Par ailleurs, la science de l’époque enfonce le clou. Les êtres humains ont le physique de leur condition morale et selon une lecture darwinienne erronée, le singe sommeille en l’Homme. Le déterminisme social développe aussi des idées effrayantes et dangereuses qu’illustrent les nus de Degas. Les danseuses arborent des nez retroussés, signe de leurs origines modestes ; Les prostituées ont des profils simiesques.

Toulouse-Lautrec a peint les filles de joie osseuses tandis que Degas les dessine grasses, signe d’une vie inactive et lascive… A l’époque, ces femmes sont criminelles au nom de la morale et de l’hygiène mais laissées en liberté surveillée. Si Edouard Manet traite du sujet avec légèreté, Edgar Degas, lui, a peur… et le clan impressionniste, volontiers potinier, se gausse de ses allures de petit notaire impuissant… Les petits monotypes de la série consacrée aux maisons closes auront droit aux « Enfers » de la Bibliothèque nationale après le décès du peintre mais Pablo Picasso, qui médite des drôles de Demoiselles (d’Avignon, 1907), achète la Fête à la patronne.

Le plaisir… A partir de 1884, Edgar renonce à certaines obsessions. Ce misogyne encourage sincèrement Suzanne Valadon, côtoie avec bonheur Mary Cassatt ou admire Berthe Morisot qui, un peu chipie, préfère se moquer de ses compliments. Ce solitaire, habitué de l’opéra, s’émeut des conditions des danseuses toujours guettées par la misère et la prostitution. Sa petite danseuse de 14 ans est un scandale en 1884 et toute la presse s’accorde à lui trouver un air vicieux sans observer que la jeune fille s’offre à un personnage plus grand qu’elle, certainement sous le regard complice de sa propre mère…

Allongée dans le tub, la baigneuse est détendue ignorante des gloussements du spectateur. Puis, elle se tend le bras vers son éponge comme pour mieux présenter sa croupe… chevaline. Degas se laisse aller au plaisir de l’art. Quoiqu’en disent ses contemporains, le geste intime gagne en noblesse et les positions acrobatiques nourrissent surtout la virtuosité du dessin. Les pastels sont réalisés en présence d’un modèle : Une femme est entrée dans l’atelier ! Peu à peu, la baignoire remplace le tub. Le matin, l’artiste y prend son bain et l’après-midi, le modèle pose dedans… Cela crée des liens, on discute chiffons !

Les visages se dérobent, les anatomies sont plus harmonieuses, et la coloration joue sur le velouté de la peau. La complexité des attitudes renvoient aux sculptures que le peintre réalise à la cire. L’artiste solitaire, l’atrabilaire, se transforme à l’insu de tous, en bricoleur génial et inspiré…Pour mieux maîtriser le geste de la coiffure, Degas dessine et sculpte en parallèle. La répétition du même motif, principe hautement moderne, lui donne même l’idée d’utiliser des papiers calques.

Peu à peu, il perd la vue mais avant de plonger dans les ténèbres, il nous livre des œuvres flamboyantes. La leçon de Ingres, celle de la ligne de contour, n’est jamais reniée mais le testament coloré s’adresse déjà à Henri Matisse.

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