21 RUE DE LA BOETIE au musée Maillol jusqu’au 23 juillet 2017

Dans son roman intitulé 21 rue de la Boetie, ouvrage dont s’inspire l’exposition au musée Maillol, la journaliste franco-américaine Anne Sinclair (née en 1948) raconte la vie de son grand-père le marchand, Paul Rosenberg (1881-1959). Ce dernier est le galeriste de Pablo Picasso pendant les Années Folles et sans doute, son plus fervent admirateur. Fraîchement marié à Olga, l’Espagnol s’installe au 23 de cette même rue dans un appartement cossu et meublé bourgeoisement. A l’étage du dessus, il y installe son atelier. La petite histoire raconte que Picasso et Rosenberg s’écrivent tous les jours : ce cher « Pic » répondant au vieux « Rosi ». Les contrats entre Paul Rosenberg et « ses artistes » supposent un droit de « premier regard». Ce système assure à l’artiste des revenus stables grâce à une cote sûre, et au marchand la priorité sur toute sa production. Braque, Matisse ou Marie Laurencin concluront eux aussi ce même type d’accord.

En 1940, Rosenberg s’installe à Floirac près de Bordeaux et dépose plus de 200 œuvres dans un coffre-fort à Livourne sous un faux nom. Puis, après moult réflexions, la famille part pour l’Espagne et le Portugal où un paquebot transatlantique l’attend. Le coffre en banque est forcé peu de temps après leur départ (et la maison pillée) grâce à la dénonciation d’un confrère. Les amis d’hier, le concierge, ancien homme de confiance, les relations mondaines mutent subitement en ennemis farouches et participent à l’hallali du marchand. Rosenberg trouve refuge à New York et ouvre une galerie sur la 57e avenue. Elle est léguée à son fils Alexandre en 1959. Ce dernier veille alors aux intérêts de la famille en écoulant avec parcimonie les 400 toiles du fonds paternel.

L’histoire de Paul Rosenberg est intimement associée à la tragédie de la Seconde Guerre dont on croit vaguement tout savoir… Cette histoire parle d’antisémitisme violent, de spoliations, mais aussi d’arrangements entre l’occupant et les occupés.

Rosenberg n’était pas un citoyen comme les autres, loin s’en faut. Sans doute n’aurait-il jamais obtenu de visa pour les Etats Unis (qui n’en a octroyé que 4000), et donc sauvé sa vie et celle de sa famille, sans l’appui d’Alfred Barr, directeur du MOMA qui avait l’oreille du Président Roosevelt (excusez du peu !). Si le monde de l’art est un monde parallèle, souvent protégé et élitiste, il est aussi riche d’enseignements pour tous. Qu’est ce que la perte de tableaux devant la mort de tant d’innocents ? Rappelons la phrase de Heinrich Heine que tous les Allemands connaissent : « Qui brûle un livre brûlera des hommes ».

Anne Sinclair avoue au début de son roman le rendez-vous manqué avec sa mère, Micheline née Rosenberg, qui décède avant d’avoir su capter l’attention de sa fille unique. Cette dernière a refusé d’écouter ses histoires de « nantis » réfugiés à New York. Elle se définit longtemps comme la fille de son père, Joseph-Robert Schwartz, devenu Sinclair en 1949, qui s’est battu en Afrique et lui a donné le goût du journalisme. Férue de politique, Anne Sinclair n’accorde pas d’attention aux photographies montrant les lourdes tentures de l’appartement de son grand Père au 21 rue de la Boétie. Sans doute, en bonne française, a-t-elle été plutôt encline à croire, que gagner de l’argent, et à fortiori dans la vente des tableaux, n’était pas une chose dont on pouvait se vanter. Elle avoue avoir profité de l’héritage de son grand père, grâce à son oncle et ses cousines d’Amérique qui ont protégé les intérêts de la famille. Par ce livre puis par l’exposition au musée Maillol, elle donne le sentiment de s’acquitter d’un devoir en communiquant ce roman familial au public français.

Anne Sinclair est liée à mes souvenirs d’enfant avec son émission 7/7. C’était la prise de pouvoir de mon père sur le poste de télévision le dimanche soir à 19h. Un écran noir surgissait alors, un pull angora et des yeux bleus éclatants. Plus tard, pendant mes études, je croise une photographie montrant Pablo Picasso dévorant des yeux la jeune et jolie Anne dans la beauté insolente de ses dix-huit ans. J’y découvre alors le lien qui unit les deux familles. Les Sinclair rendent visite tous les ans au maitre sur la côte d’Azur.

Au 21 rue de la Boétie, pendant l’occupation, s’installe l’Institut d’Etude des Questions Juives, fréquenté par des intellectuels français qui organisent une exposition itinérante intitulée les Juifs en France et destinée à informer la population française des dangers qui la guetterait. Sous un emballage scientifique, tableaux, graphiques, chiffres et théories raciales sont exposés avec la plus grande conviction. Il s’agit de permettre au « bon français » de pouvoir repérer dans la société le « mal ». Cette rhétorique se repait de la faiblesse de la France et promet d’envoyer aux enfers les prétendus coupables à l’aide de l’occupant nazi… Au 21 rue de la Boetie, l’Institut d’Etude des Questions juives, entièrement géré par des Français, connait un ennemi : le Général De Gaulle surnommé en ce lieu « le grand Rabbin ». Les informations cinématographiques contemporaines sont glaçantes… Je ne me rappelle pas avoir étudié cette période à l’école sous cet angle.

En 1941, à New York, Paul Rosenberg reçoit un télégramme l’informant de la perte de sa nationalité française. Après la guerre, il se bat pour retrouver ses tableaux vendus et volés puis il vend l’hôtel particulier du 21 rue de la Boétie et quitte définitivement la France. On comprend pourquoi.

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